La lente féminisation du monde des échecs

Sport

publication du 26/05/2023

Les échecs sont l’un des plus anciens jeux de société mais ils semblent avoir retrouvé une forme de modernité.

La série Netflix à succès Le Jeu de la Dame (The Queen’s Gambit) a remis au goût du jour ce jeu de stratégie, de même que les confinements, qui ont rapproché les gens de leurs jeux de société.

Les productions scientifiques montrent tous les bienfaits de ce jeu pour le cerveau, notamment celui des enfants, et ont également contribué au phénomène. Ajoutons à cela le développement des plates-formes de jeu en ligne, sur lesquelles on note au niveau mondial une croissance de la pratique.

En avril 2022, la compétition d’échecs a même été officiellement reconnue comme un sport en France. Cela peut sembler surprenant pour un jeu de réflexion, mais logique pour une pratique qui nécessite endurance et entraînement physique.

Les matchs durent en effet parfois plus de 6 heures, faisant brûler 6 000 calories via le stress, la réflexion et les contractions musculaires.

Avec un récent doublé (dans les catégories mixte et féminine pour la deuxième année consécutive) mi-avril lors de la Mitropa Cup, sorte de championnat d’Europe par équipes, joueurs et joueuses de l’Hexagone se montrent performants.

Ils sont aussi de plus en plus nombreux. La Fédération française a, ces dernières années, vu une augmentation significative des licenciés. Le nombre de titulaires d’une licence est passé de 53 000 à la mi-avril 2022 à 63 000 cette année.

Fin avril, les championnats de France individuels jeunes ont réuni plus de 1 700 participants à Agen et la Fédération travaille sur de nombreux chantiers, en tête la valorisation des bienfaits du jeu et la féminisation du sport. Ce dernier aspect reste la limite principale du mouvement, avec 20 % de licenciées seulement.

Les fédérations avancent leurs pions

On relève ainsi tout un travail effectué autour de la pédagogie liée aux échecs. Promouvoir l’activité, c’est insister sur le fait qu’elle favorise notamment le développement de qualités essentielles aux enfants, comme la patience, la réflexion, l’anticipation, la concentration et évidemment le calcul et la géométrie.

À l’instar de la Norvège où les échecs font partie des programmes scolaires de primaire, des initiatives fleurissent. C’est par exemple le programme échecs et maths développé dans une école grenobloise de zone d’éducation prioritaire.

C’est aussi cette école nantaise qui accueille des enfants à haut potentiel, souvent en difficulté scolaire, et qui a pu, parmi ses 60 élèves, constituer une équipe de 10 enfants qualifiés en finale des championnats de France scolaires.

S’ajoute à ces initiatives un programme porté par les instances fédérales qui vise à développer la pratique des échecs parmi les enfants autistes. Les bienfaits thérapeutiques sont désormais prouvés pour ce public ainsi que pour les jeunes dyslexiques et atteints de troubles de l’attention.

L’autre grand défi pour ce sport, gros bémol actuellement, est celui de sa féminisation. Sacré le 30 avril, le nouveau champion du monde chinois, Ding Liren, est un homme. La championne du monde féminine en titre, Ju Wenjun, également chinoise, ne figure même pas dans le top 100 mondial mixte.

Pas de bonnes joueuses ?

Dans les mentalités, les échecs restent un sport masculin. L’Américain Bobby Fisher (1943-2008), vainqueur du « match du siècle » en 1972 qui avait mis fin à des décennies de domination soviétique sur la discipline, personnage à l’origine de nombreuses polémiques, affirmait ainsi sans ambages que les femmes étaient trop stupides pour y briller. C’est ainsi qu’il expliquait n’avoir jamais rencontré une joueuse de bon niveau.

C’est bien entendu oublier des faits statistiques et sociologiques de premier ordre. Tout d’abord, les champions d’échecs sont des exceptions. Puisque 90 % de la population des joueurs sont des hommes, il y a plus de chances que ces exceptions surgissent parmi ces messieurs.

Comme dans d’autres secteurs très masculins qui ont fait l’objet de nos recherches, le facteur culturel est pour le reste essentiel. Une équipe de l’université de Padoue a étudié les biais de genre chez les joueuses d’échecs.

Elle montre qu’à niveau équivalent, lorsque des joueuses pensaient jouer contre des femmes, elles gagnaient environ 50 % de leurs parties, mais lorsqu’on leur disait que ces mêmes adversaires étaient des hommes, les résultats chutaient drastiquement.

Aux échecs, il existe une catégorie mixte et une catégorie féminine. Créée au début sur des bases misogynes, expliquées plus haut par Bobby Fischer, la catégorie féminine sert aujourd’hui surtout à attirer les filles, qui préfèrent souvent jouer entre elles et qui ont alors plus de chances de gagner des prix et des coupes.

Une fille qui se situe parmi les meilleurs joueurs de son département n’est pas assurée d’en être championne mixte, alors qu’elle l’est quasiment d’être championne féminine. Au plus haut niveau, c’est aussi une garantie de récompenses financières dans un secteur où il est difficile de gagner sa vie.

La Fédération française cherche à lutter contre les biais de genre et à attirer plus de filles, notamment à haut niveau. Cette année, les championnats départementaux, puis régionaux, se sont déroulés en mixte, même si un classement féminin a posteriori a été effectué. Cela a permis à certaines filles de faire leurs preuves.

Dans beaucoup de championnats départementaux et régionaux, des filles auraient été qualifiées en catégorie mixte, même si elles étaient classées parmi les féminines.

L’objectif de la fédération, une fois qu’elles se sont prouvées à elles-mêmes et à leurs camarades qu’elles méritaient leur place parmi les meilleurs, est de les pousser à s’inscrire en mixte la prochaine fois et, par ricochet, d’être stimulées par une plus grande compétition.

En outre, il existe désormais des catégories, comme les équipes nationales adultes ou les équipes scolaires, où une présence féminine est obligatoire. Les clubs sont alors obligés de former ou de recruter pour doter leurs équipes des meilleurs atouts féminins.

L’adolescence, un âge à cibler

Cela concerne aussi les entraîneurs : la science a, en effet, bien documenté les bienfaits du coaching des femmes par les femmes. C’est ce sur quoi insiste, par exemple, Laurie Delorme, présidente du club Marseille-Échecs :

« Un point important serait de rendre plus visible et valoriser les femmes qui évoluent dans ce milieu à tous niveaux afin d’en inspirer d’autres ! La présence de filles en attire de nouvelles, un moyen d’être plus attractif est donc bien d’augmenter la visibilité des joueuses. »

Quelques modèles existent au niveau international comme national. Les sœurs Polgar, notamment Judit (née en 1976) qui battit d’ailleurs le record de précocité de Bobby Fischer et, bien avant, Vera Menchik (1906-1944), qui ne jouait que des tournois contre les hommes et à propos de laquelle le célèbre théoricien des échecs Hans Kmoch avait dit que si elle totalisait 3 points au tournoi de Carlsbad en 1929, il se mettrait au ballet (on n’a pas gardé de photo de lui en tutu).

La France compte un certain nombre de championnes : Sophie Milliet (née en 1983) ou Marie Sebag (née en 1986), mais aussi, chez les plus jeunes, Manon Schippke, championne de France mixte de blitz des moins de 16 ans en 2022.

Attirer ne suffit cependant pas ; il faut aussi que les joueuses restent. Or, ce que l’on observe également dans les clubs est une défection à l’adolescence.

En Top Jeunes – la première division, qui regroupe des équipes composées de paires de joueurs de chaque catégorie d’âge (une équipe se compose de deux U10, deux U12, deux U14 et deux U16) –, peu de filles sont présentes, et peu de femmes entraînent les équipes.

Les premiers résultats de nos études montrent comment, avec les changements de regard sur le corps des filles qui interviennent à cet âge, elles ne sont plus vues comme de simples joueurs d’échecs.

Les plates-formes de jeu en ligne et l’anonymat relatif qu’elles confèrent sont ainsi trop souvent le lieu de propos et d’invitations déplacés. Sur les chaînes de streaming, les chats commentent encore très souvent le look des joueuses par rapport à celui des joueurs.

Les regards, les paroles, parfois les gestes à l’encontre des joueuses deviennent une contrainte que certaines ne voient pas la peine de s’infliger. Comme dans d’autres secteurs, avoir plus de filles c’est d’une part les inciter à venir et convaincre leur entourage, mais c’est aussi éduquer les garçons pour qu’elles restent.

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